Le café près du bureau de l’état civil.
« Evelyn, si tu es prête à signer, on peut aller régler les papiers tout de suite. »
La voix, posée et d’un calme presque glacial, venait de l’homme assis en face d’elle.
Grand, longiligne, l’air détendu dans le large sofa, il appuyait une main contre sa joue en penchant légèrement la tête pour la regarder. Sous la lumière douce du café, ses traits impeccables semblaient encore plus marqués, mais cette froideur distante qu’il dégageait trahissait un homme difficile à apprivoiser.
Evelyn parcourut une dernière fois le contrat, puis leva enfin les yeux vers lui.
Oui, il était absurdement beau — mieux que la plupart des acteurs — mais cette aura glacée suffisait à décourager n’importe qui. Franchement, si elle n’avait pas eu cette échéance urgente qui l’obligeait à se marier dans le mois, jamais elle n’aurait accepté la proposition d’Helen ni envisagé ce mariage… improvisé, avec le frère de celle-ci.
De toute façon, tout ce qu’elle voulait, c’était ce petit livret rouge. Ni son argent, ni quoi que ce soit d’autre. Dans ces conditions, un mariage éclair comme celui‑ci… qu’il soit prudent, ça se comprenait.
Et puis, pour être honnête, même si les clauses du contrat sur les finances et les biens étaient particulièrement strictes, il y était clairement indiqué qu’ils se mêleraient pas de la vie privée de l’autre, qu’ils feraient un essai de six mois, et qu’ils se sépareraient si ça ne fonctionnait pas.
Le plus important : aucune obligation de jouer les couples modèles. Même pas besoin d’habiter ensemble. « Bref, si ça colle pas, chacun reprend sa route. »
Pour elle, un accord pareil, c’était du sur‑mesure.
Quand Evelyn Collins eut fini de lire et attrapa le stylo, Alonso Moore, en face d’elle, laissa passer une lueur de surprise dans son regard sombre.
Franchement, les termes ne lui apportaient rien.
Pas de finances communes, aucune compensation en cas de divorce, aucune relation cachée autorisée mais… absolument pas de mariage officiel non plus. À part porter le nom de « Madame Moore », elle ne gagnait strictement rien.
Pour n’importe quelle femme avec des intentions douteuses, ce contrat aurait été un signal d’alarme immédiat.
Mais Evelyn ? Pas la moindre hésitation.
L’aurait‑il mal jugée ?
Ou bien… un petit jeu rusé, façon « je m’en fiche » pour mieux l’avoir à l’usure ? Sinon, comment aurait‑elle réussi à mettre Helen dans sa poche au point que celle‑ci ne cesse de l’encenser et pousse même son propre frère dans un « mariage de gratitude » ?
Il eut un rictus intérieur.
Pour Alonso, Helen s’était laissée embobiner par Evelyn, ce qui expliquait pourquoi elle l’avait poussé vers cette idée complètement insensée.
Evelyn n’avait aucune idée que, depuis le début, Alonso Moore l’avait cataloguée comme une manipulatrice, une calculatrice.
Après avoir signé, elle repoussa le contrat vers lui
« Monsieur Moore, vous signez aussi ? Et peut‑être votre empreinte, tant qu’on y est ? »
Pas question qu’il change d’avis.
Elle resta fixée sur lui, déterminée. Au fond d’elle, c’était clair : une fois les six mois passés, chacun partirait de son côté.
Le regard incisif d’Alonso glissa un instant sur sa signature, nette et soignée. Un sourcil se haussa.
Elle a une jolie écriture, pensa‑t‑il.
Preuve qu’elle s’était préparée. Pas l’arnaqueuse de bas étage qu’il imaginait.
Lui aussi avait pris sa décision : six mois, puis divorce.
L’air autour de lui sembla encore refroidir lorsqu’il attrapa le stylo, signa d’un geste rapide, puis demanda au patron du café un tampon d’encre rouge pour y apposer son empreinte.
« On y va. Direction l’état civil. »
Evelyn acquiesça dans un souffle, se leva et le suivit.De nos jours, se marier relevait presque de la formalité : un passage éclair au guichet, une photo prise à la hâte, deux tampons apposés, et en moins de vingt minutes tout était réglé
Les employés, habitués à cette cadence, leur tendirent les petits livrets bordeaux en affichant des sourires polis et des félicitations bien rodées. Evelyn sortit en serrant le sien contre elle, sentant une détente profonde se répandre dans tout son corps.
Avec ce certificat enfin en main, elle allait pouvoir finaliser l’adoption de Jasper
Le visage d’Evelyn Collins, d’ordinaire si posé, s’éclaira légèrement ; un sourire discret, mais sincère, vint adoucir ses traits.
À ses côtés, Alonso Moore surprit cette expression et son regard se fit encore plus glacial
Il la traita mentalement de petite manipulatrice
Pour lui, elle devait être en train de se réjouir, persuadée qu’obtenir ce certificat lui garantissait une place assurée dans la famille Moore, en tant que madame Moore.
La suite était facile à deviner : elle trouverait n’importe quel prétexte pour rester dans son sillage, ou peut‑être même claironner leur mariage à tout le monde
Il avait volontairement évité toute allusion à un mariage discret justement pour observer si elle allait se trahir
Qu’elle ose se présenter comme « madame Moore » pour provoquer le moindre remous, et Helen Moore verrait enfin qui elle était réellement.
À ce moment‑là, pour le divorce, il ne faudrait même pas six mois
Plus Alonso rumina, plus son visage se durcit
Mais Evelyn, elle, s’arrêta net.
« Monsieur Moore ! » lança‑t‑elle en levant les yeux vers lui, les prunelles pleines d’une gratitude franche. « Merci ! »
Peu importait son attitude à lui : pour elle, ce petit livret représentait une aide immense. Il méritait un « merci » clair et sans détour
Son sourire lumineux, vrai, le désarma l’espace d’un instant.
